BLOG - Héraldique I: Le Blason de l'Auvergne, un gonfanon de sang et d'herbe

[linkstandalone]

Je m'intéresse depuis quelques mois à l'héraldique, cette science ancienne et quelque peu délaissée de nos jours, dont pourtant les traces et l'héritage font partie intégrante de notre vie quotidienne, à travers les villes, les clubs sportifs, et même encore beaucoup de logos.
Je trouve l'héraldique fort intéressante, du fait qu'elle nous permet à l'aide de simples symboles de nous parler de passages intéressants et même souvent fondateurs de notre histoire (comme nous allons le voir ensuite). C'est en cela que je trouve l'héraldique bien plus puissante et parlante que l'usage actuel des logos. Les blasons et symboles associés se transmettent sur des générations, subissant bien moins que les logos les affres du temps (étant moins sensibles aux évolutions marketing), et possédant des règles et une nomenclature strictes, leur permettant d'être facilement reconnaissables et transmissibles.

Le Blason Auvergnat

J'aimerais vous parler dans ce premier article, du blason de l'Auvergne, bien connu de tous.
Je vais premièrement le décrire en langage héraldique: "D'or au gonfanon de gueules frangé de sinople."
Cela peur paraître compliqué à déchiffrer à première vue, mais c'est en réalité très simple à comprendre. Ce que la description avance, c'est que le fond est d'or, donc jaune, comme vous pouvez le voir sur l'image, qu'il y a dessiné par dessus un gonfanon de gueules, donc rouge, frangé de sinople, c'est à dire en gros entouré de vert.


Ce "gonfanon" est assez atypique, on ne voit pas vraiment cette forme souvent de nos jours, ni même sur la plupart des blasons. Un gonfanon est en fait tout simplement une sorte de bannière qui servait en temps de guerre à, entre autres, identifier son camp et éviter de taper sur n'importe qui (c'est d'ailleurs aussi le but originel des blasons en héraldique). Gonfanon venant du francique "Gund", signifiant "bataille" et "Fano", signifiant "pièce d'étoffe".


D'où qui vient

Décrire un blason, c'est bien gentil, mais j'ai voulu en connaître ses origines. Pourquoi le gonfanon est le symbole de l'Auvergne ? Pourquoi est il de gueules et de sinople ?

Mes recherches m'ont mené sur la piste des Comtes d'Auvergne, ayant dirigé le comté durant plusieurs siècles. L'emploi du gonfanon en temps que blason de l'Auvergne vient directement de l'une des familles ayant dirigé le comtat, la sobrement nommée "Famille d'Auvergne". Ce blason est donc le leur. Mais il n'est absolument pas apparu dès le premier comte de la famille d'Auvergne, Guy Ier d'Auvergne (comte de 979 à 989), il serait employé pour la première fois plusieurs générations plus tard, par Guillaume VI d'Auvergne (comte de 1096 à 1136).


Cela nous avance, mais ne nous dit toujours pas pourquoi est-ce un gonfanon...

Deus Vult

En 1095, a lieu le Concile de Clermont, date clée dans l'histoire de l'Europe. Il a été convoqué par le Pape de l'époque, Urbain II (dont la statue est sur la place Victoire de Clermont). Ce concile avait pour but de résoudre un conflit au sein de l'église impliquant les partisans du Roi de France de l'époque répudiant sa première épouse et l'enfermant dans un couvant, contre ceux scandalisés par l'affaire, dont Urbain II faisait partie (en résumé, il s'agissait d'une sorte d'assemblée générale de l'église permettant de fixer certaines règles et d'affirmer l'autoritée du Pape).
Et en conclusion de ce concile, Urbain II prononça l'appel de Clermont, lançant la toute première croisade pour délivrer Jérusalem des seldjoukides.

Mais quel rapport avec le gonfanon me diriez-vous ? Avant d'arriver au vif du sujet, j'aimerais faire une autre parenthèse.



Le Saint le plus Chad d'entre tous

En 855 nait Géraud d'Aurillac, à... Aurillac, une ville importante du Cantal. Il est le fils du seigneur d'Aurillac, qui lui donna une éducation des plus complètes, mais son père le destina premièrement à l'Eglise, du fait de sa santée fragile. Il guérit par la suite et il fut finalement destiné à la succession du domaine. Suite à une tentative ratée de mariage, il s'en remit aux évangiles et demeura extrêmement pieux. Il fut un seigneur extrêmement bon envers sa population, il affranchi des serfs, s'appliqua à être le plus juste possible, et tenta de limiter l'usage de la violence du mieux qu'il le put sur ses terres, en plus d'être un guerrier habile et stratège. On raconte que les habitants pouvaient venir d'eux-mêmes lui demander des requêtes. Vers 885, il commença la fondation d'une abbaye, l'Abbaye d'Aurillac... (il fut ensuite canonisé, sa fête étant le 13 octobre)



Et la plus rayonnante des Abbayes

En 999, Gerbert, un moine de l'Abbaye Saint-Géraud d'Aurillac, devient pape, sous le nom de Sylvestre II. Il possédait un savoir tellement complet que ses contemporains le jugèrent de "science diabolique". Puis tout s'enchaine. L'abbaye d'Aurillac finit par posséder plus de 100 paroisses à travers le pays, produisant plus de 80 000 livres de rente. L'abbaye d'Aurillac participe à faire de l'Auvergne un haut-lieu intellectuel chrétien.

Peu de temps après avoir prêché la première croisade, Urbain II émet un privilège pour cette puissante abbaye, plaçant la ville d'Aurillac sous l'autorité spirituelle de son monastère et de la papautée.



Une histoire d'herbe qui pousse...

Intéressons nous aux premières armes de l'abbaye: "De gueules à la bordure engrélée de sinople". Donc, quelque chose de rouge entouré en "engrelages" (des petites vagues) de vert. Cela viendrait du fait que Saint Géraud aurait accompli un miracle, en versant du sang sacrificiel sur une terre stérile, montrant que l'herbe se mettait alors soudainement à pousser (rapporté dans l'ouvrage Vie de Saint Géraud

Cela ne vous rapelle rien ? Il faut savoir qu'il était courant à l'époque de porter ses armes en tant que bannière. Comme par exemple sous la forme d'un gonfanon...



...Et de sang qui coule

Revenons à Guillaume VI d'Auvergne. Après l'appel de Clermont, il participa à la première croisade. Certaines sources mentionnent qu'il y aurait participé en tant que gonfalonnier de l'armée chrétienne, (honneur du fait que le concile se soit tenu à Clermont) soit celui portant le gonfanon sur le champ de bataille. Ce gonfanon aurait été celui de l'Abbaye d'Aurillac, explicable du fait de son rayonnement à l'époque. Et c'est ainsi qu'en rentrant de croisade, Guillaume VI d'Auvergne aurait adopté le gonfanon en emblème.

Le gonfanon aura ainsi traversé les âges pour nous parvenir 1000 ans après, où il est encore utilisé de nos jours pour symboliser l'Auvergne. Parti de l'emblème d'une puissante abbaye du Cantal symbolisant possiblement un miracle fait par son saint fondateur, puis utilisé en tant que gonfanon de l'armée chrétienne sous l'ordre du Pape, tenu par l'un des Comtes d'Auvergne de l'époque qui en fera ensuite son emblème, le perpétuant dans l'histoire en tant que symbole de l'Auvergne, au point qu'il fut réutilisé dans les blasons du Cantal et du Puy-de-Dôme en 1950 lorsque l'héraldiste Robert Louis dessine les blasons départementaux, mais aussi dans de très nombreuses communes auvergnates lorsque le droit d'obtenir des armoiries est retrouvé durant le Premier Empire.

Sources:

http://theudericus.free.fr/Genealogie/Auvergne_Blason/Auvergne_Blason.htm (début de mes recherches, proposant d'ailleurs une autre théorie pour la transmission des comtes)
https://nominis.cef.fr/contenus/saint/2010/Saint-Geraud-d-Aurillac.html (sur Saint Géraud d'Aurillac)
https://www.jstor.org/stable/24616877 (article remettant en cause un document du pape Urbain II)
https://www.laveissiere.fr/userfile/Histoire/Chronologie_historique_AUVERGNE.pdf (résumé de l'histoire d'Auvergne)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Abbaye_Saint-G%C3%A9raud_d%27Aurillac (sur l'abbaye)